
Se réveiller dans une tiédeur molle, aussi tôt que les autres jours, pour aller faire des heures sups dans un supermarché parce que ça gagne un peu. Etre con, remplir ses heures.
Surtout n’avoir l’air de rien parce que si je lui montre comme tout ça m’écoeure, ça sera pire et la non-fête virera au cauchemar – ce qu’à Dieu ne plaise.
Couchée tard le 23, elle dort.
Douche, café. Lutter contre la tristesse avec la quotidien. Les petits gestes : ranger la cuisine, nettoyer.
J’ai déjà laisser l’angoisse envahir le monde réel, quand le lieu de vie devient un chaos écoeurant, rien ne va mieux.
La veille, j’avais acquis de l’agneau, viande neutre qui ne peut rien lui laisser deviner de l’usage festif que j’en ferai.
Descendre, les, toujours, mêmes escaliers ; les, toujours, mêmes en bas, avec une odeur de lieu méprisé, les remarques, Joyeux Noël, et Aziz qui se détache du mur pour me demander si nous passerions? je dis pas ce soir, OK dit-il.
Allées de graviers, flaques, boue. Froid.
Boulevard, feu rouge, je traverse, le bus, attente, trajet, descente, supermarché.
En caisse, toute la journée, longue, longue, vide.
J’achète du saumon, de la crème, du pain.
Retour, dans la noir grise, froide, striée de lumières bêtes de la fête des autres.
Ma mère devant la télé, maugréante.
Je disparais dans la cuisine, je prépare. Faisons exister la fête. Coupons le pain, grillons-le, puis crème, saumon, frigo : les gestes de la fête, ceux que font les autres – fonctionneront-ils?
Est-ce une baguette magique? Suffit-il de tout faire, et la flamme festive s’allume, s’embrase, chatoie?
Caché le saumon, je cuisine l’agneau, une idée de Khadija la voisine, et d’un blog : fruits secs, curry, riz.
Ma mère surgit : ne voit rien qui trahisse ma surprise, repart.
Puis je passe au salon ; mettre la table ; empressement suspect. Qu’est-ce que tu fais? je mets la table.
Silence quelques instants. Pas pour Noël? Si, je dis ; plaçant les assiettes, verres, couverts.
Elle crie qu’elle ne veut pas fêter Noël. Je résiste : et moi, je peux? Je prépare ; elle ne quitte pas des yeux la télé, elle me tourne toujours la dos. Je dispose tout. Des verres avec du cidre. Nous aimons le cidre. Et si nous décidions d’être heureuses et de rire?Je m’adresse aux murs, auxquels j’explique que je sais que nous ne fêtons pas Noël, consommation et fric, que nous n’avons pas, mais que j’ai décidé de me faire plaisir, et que ma mère peut y participer.
Attente ; les voix de la télé. Puis elle se lève et vient s’asseoir à table. Pas de merci ; nous mangeons ; c’est bon. Le cidre pétille, il est doré.
Pas de merci, mais une trêve.